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· 4 min

Ce qui ne s'exprime pas s'imprime

Une émotion qu'on ne laisse pas passer ne disparaît pas pour autant. Elle se range, elle attend, et elle revient au premier terrain qui lui ressemble.


C'est la phrase que je répète le plus souvent en séance, et c'est sans doute celle qui fait le plus lever les sourcils. On m'objecte, à juste titre, qu'on ne peut pas passer sa vie à tout dire. C'est vrai. Mais entre dire et taire, il y a un troisième cas, et c'est celui qui m'intéresse : les fois où l'on n'a pas pu.

Ce qui n'a pas pu se dire

Un enfant à qui l'on explique qu'il n'y a pas de quoi pleurer apprend très vite deux choses. La première, c'est qu'il vaut mieux ne pas pleurer. La seconde, plus discrète, c'est que ce qu'il ressent ne compte pas tout à fait. L'émotion, elle, est déjà là. Elle ne s'annule pas parce qu'on lui a fermé la porte : elle reste de l'autre côté.

Je parle de mémoire émotionnelle comme d'une bibliothèque. Chaque chose ressentie y est rangée quelque part. Les joies comme les peurs, ce qui a été dit et surtout ce qui ne l'a pas été. Rien ne s'efface. Certains volumes sont à portée de main, d'autres tout au fond, et quelques-uns dans un rayon dont on a perdu l'habitude de s'approcher.

Pourquoi ça revient

Ce qui s'est figé là ne dort pas tranquillement. Ça attend un terrain qui lui ressemble. Une remarque, un ton de voix, une situation qui rappelle vaguement quelque chose — et la charge remonte, hors de proportion avec ce qui vient de se passer. C'est ce décalage qui inquiète tout le monde : « je ne me reconnais pas », « ce n'était rien, je ne comprends pas pourquoi j'ai réagi comme ça ».

La réponse est plutôt rassurante : vous n'avez pas réagi à ce qui venait de se passer. Vous avez réagi à tout ce qui s'était rangé avant, et qui venait de trouver une occasion de se manifester.

Comprendre ne suffit pas

Beaucoup de personnes arrivent chez moi avec le diagnostic déjà posé. Elles savent d'où ça vient, elles ont lu, elles en ont parlé, elles pourraient l'expliquer à quelqu'un d'autre mieux que je ne le ferais. Et pourtant ça se rejoue.

C'est normal, et ce n'est pas un échec. Comprendre est un travail du mental. Ce qui s'est figé n'est pas rangé là : c'est rangé du côté de ce qui a ressenti, à un âge où l'on n'avait pas encore les mots. On ne dénoue pas avec des mots ce qui s'est noué avant les mots. Il faut retourner au bon rayon.

Ce qu'on fait avec

C'est exactement le travail que je propose. On va chercher le livre, on l'ouvre, on remonte à l'origine, on écoute ce que l'émotion avait à dire — et à ce moment-là seulement, elle peut se déposer. Il ne s'agit pas de vider la bibliothèque, ni de réécrire ce qui a eu lieu. Il s'agit de changer ce que ça pèse.

Je n'ai jamais vu un souvenir disparaître. J'ai vu très souvent quelqu'un raconter la même histoire six mois plus tard sans que sa voix change.